Aux États-Unis et - dans une moindre mesure - au Canada et ailleurs, ce genre fut d'abord culturellement marginal. Certes, dès 1979, quelques succès pop initièrent de nouveaux auditeurs. Mais le rap dut attendre le milieu des années 1980 avant de connaître un réel succès d'envergure. C'est seulement alors que les communautés noires de Toronto, Montréal et Halifax commencèrent à générer des rappers, la plupart de culture antillaise - beaucoup se produisirent pendant plusieurs années sur la scène sociale et non pas professionnellement. Les pionniers (MCs Supreme, Brother A, Sunshine et Ebony Crew, vers 1980-84) n'enregistrèrent pas, mais leur enthousiasme reste gravé dans les mémoires. Quant à leurs successeurs, ils furent moins bien accueillis que leurs homologues américains, car les grandes compagnies de disques canadiennes s'intéressaient peu à la musique noire en général. Aussi furent-ils pris en charge par des producteurs et des gérants indépendants, dont le plus entreprenant fut Ivan Berry, des Beat Factory Productions de Toronto, créées en 1987. Les morceaux composés en 1988 par l'un de ses premiers poulains, Michie Mee (Michelle McCulloch) and LA Luv (Phillip Gayle), furent enregistrés par des compagnies américaines et européennes (« On this Mike », « Elements of Style » et « Victory Is Calling »). Quant aux compagnies canadiennes, elle ne commencèrent vraiment à enregistrer du rap qu'en 1990. Cette année-là, Maestro Fresh-Wes (Wesley Williams; Toronto, de parents guyanais, 1968) obtint un succès national avec « Let Your Backbone Slide »; Fresh-Wes, dont le premier album (Symphony in Effect, vendu à plus de 150 000 exemplaires) renfermait un autre succès (« Drop the Needle »), reçut en 1991 le premier Juno Award du meilleur enregistrement rap. D'autres musiciens canadiens importants apparurent en 1990, comme MCJ and Cool G, HDV, et les Dream Warriors. Le style teinté de rhythm and blues du duo montréalais MCJ and Cool G (James Mcquaid et Richard Gray, tous deux de Halifax) est bien mis en valeur dans « So Listen » et « Smooth as Silk ». HDV (le Torontois Sean Merrick), qui donne plutôt dans le rap provocant et pornographique (« Pimp of the Microphone »), traite des conditions difficiles dans lesquelles vivent les Noirs des villes canadiennes. Enfin, la musique et les textes variés des Dream Warriors (Louis Robinson et Frank Allert, alias King Lou et Capital Q, de Toronto) leur ont permis de triompher en Europe (1990-91) avec « Wash Your Face in My Sink », « My Definition of a Boombastic Jazz Style » et « Ludi » - mais le duo était encore peu connu au Canada. Citons aussi Simply Majestic, mené par B. Kool (« Dance to the Music [Work Your Body] »), Krush and Skad, Main Source, RazorBlayd, Top Secret, Slinky Dee, Self-Defence, et K-4ce (K-Force).
Les années 1980 furent brillantes, et des musiciens blancs décidèrent de se mettre au goût du jour. Ainsi, les Shuffle Demons (des Canadiens) connurent le succès dès 1987 avec « Spadina Bus » et « Get Outta My House, Roach », deux compositions teintées de rap. En 1990, le public apprécia également la version rap d'une chanson de Lou Reed (« Walk on the Wild Side ») concoctée par le trio bilingue et multiracial Laymen Twaist, de Montréal. Le Canadien japonais Kish (Andrew Kishino, un Torontois qui, comme Maestro Fres-Wes, fut produit par First Offence - l'équipe formée par Peter et Anthony Davis) réalisa son premier enregistrement en 1991, avec « I Rhyme the World in 80 Days ».
Le rap francophone doit son existence à un autre groupe montréalais, les French B. (Jean-Robert Bisaillon et Richard Gauthier) : « Je m'en souviens » (1989) prenait pour cible la loi 101 sur le bilinguisme. Vinrent ensuite Mouvement rap francophone (Kool Rock, alias Ghislain Proulx, et Jay Tree, alias Jean Tarzi), avec « M.R.F. est arrivé » (1990), puis le Boyfriend (Stephen Chétrit), avec « Rapper chic » (début 1991). Quant au musulman blanc Malik Shaheed (John Morrow), de Montréal, il a écrit des chansons politiquement engagées - en espagnol, français et anglais. Des choristes rap ont déjà accompagné Messenjah, Céline Dion ou Nathalie Simard.
En 1991, les succès européens des Dream Warriors et la floraison des premiers albums enregistrés par de nombreux autres artistes (voir DISCOGRAPHIE) avaient déjà convaincu la presse internationale : Toronto constituait l'une des capitales du rap. Bien sûr, l'industrie nationale de la musique pop n'était pas encore acquise au rap canadien, et celui-ci devait davantage se faire connaître à l'étranger. Mais ses disciples avaient déjà mis en place, en lien avec leurs communautés, une infrastructure solide regroupant médias, producteurs et hommes d'affaires, que venait renforcer l'arrivée de nouveaux artistes (Fresh B., KGB, Nu Black Nation, R & R, Sonyalive, Base Poet, Sweet Ebony, Brothers Doing Work, Nubian Islamic Force, etc.). Bref, tout était réuni en ce début de décennie pour que la musique pop canadienne affronte un concurrent sérieux qui se révélerait même souvent agressif.